J’ai lu avec intérêt la rubrique « vos idées » des
ASH* et les propos indignés de Patrick CHAILONICK, chef de service éducatif
dans un I.M.E., sur « l’évaluation numérique » de
l’accompagnement des professionnels.
On souscrit à son indignation lorsque des « évaluateurs
zélés avaient substitué une injonction plus pressante qui revenait dans leurs
propos » indique l’auteur de la chronique : « Donnez-nous
des grilles d’évaluation ».
On comprend que cette expérience ait été mal vécue par les
professionnels de l’établissement comme une remise en cause de leurs
compétences face à leur incapacité supposée à fournir des références chiffrées
de leur activité.
Il s’agit d’une confusion entretenue au sujet des
évaluateurs et de leurs évaluations.
Il est vrai que la loi du 2 janvier 2002 a mis en place
l’évaluation interne et externe « des activités et de la qualité des
prestations délivrées par les établissements sociaux et médico-sociaux ».
De là, à faire un raccourci et calquer une démarche qualité
sur la posture d’évaluation, il n’y a qu’un pas mais en réalité, un fossé.
En effet, comme je l’écris dans toutes mes propositions
d’évaluation externe, celle-ci n’est pas un contrôle de conformité, une démarche
qualité. « Les démarches qualités représentent un apprentissage
évaluatif utile mais lacunaire » écrit Pierre SAVIGNAT. Elles portent
sur les processus d’organisation, de fonctionnement, de management.
L’évaluation externe se distingue aussi de l’audit, de la
certification, de l’expertise... Elle ne peut être menée à partir d’un
référentiel extérieur même adapté.
L’évaluation externe n’est pas non plus une
évaluation extérieure, même si elle permet d’apporter « un regard
nouveau » sur l’institution car, elle se situe au plus près des pratiques
quotidiennes de l’établissement.
L’évaluation externe
ne va pas uniquement apprécier des écarts et mesurer des résultats à des normes
établies. Elle s’oppose en cela aux logiques normatives et
prescriptives.
Il ne peut pas plus exister de « méthode prête à
l’emploi », d’outils standardisés, de catalogue d’items à balayer.
Les logiciels automatisés rendent compte d’une vison
formaliste avec une logique normative, à travers la cotation comme outil
structurant qui se bornent à vérifier l’effectivité et la conformité.
Le référentiel ou « cadre de référence spécifique de
l’évaluation » comme le nomme le décret du 15 mai 2007 ne
peut être un outil standart.
Il est construit collectivement, adapté à chaque
projet particulier, permettant d’afficher la réalité complexe de
l’établissement évalué.
Le référentiel :
- Est une construction particulière dont les
références et les critères seront discutés en amont du processus évaluatif en
fonction des éléments propres à l’évaluation de l’établissement.
- combine les différentes références mobilisées propres à
l’établissement concerné.
- regroupe des références externes et internes, formalisées
par un écrit et exprimées à travers le processus de questionnement.
- est évolutif et peut être réajusté.
L’évaluation, quant
à elle, va amener à porter une appréciation
globale qui va nécessiter la
mobilisation d’autres méthodes.
Le rôle et la place de l’institution et de toutes ses
parties prenantes, dans le processus évaluatif est primordial.
Pour Eric. MONNIER,
l’évaluation [ quelle que soit sa forme ] « porte sur des actions, des
terrains et des variables choisis par les acteurs sociaux (et non par
l’analyste), à partir de leurs hypothèses opérationnelles (leur théorie
de l’action) ».
Elle va aussi mobiliser des données
qualitatives (points de vue des
acteurs, professionnels et usagers).
Il s’agit également d’une approche dynamique, et qui
vise à favoriser les apprentissages et l’appropriation par les parties
prenantes.
L’évaluateur, n’est pas un expert.
Il se situera dans un rôle d’aide, d’apport méthodologique, de transfert de
compétences. Les experts de la relation interpersonnelle avec les
bénéficiaires, matière principale de l’évaluation, ce sont les professionnels.
La démarche d’évaluation externe se doit donc d’être :
-
Participative, associant toutes les parties
prenantes. La relation interactive entre les professionnels et les
bénéficiaires est essentielle. La démarche ira au-delà d’un simple recueil
d’avis et de points de vue pour les mobiliser sur l’ensemble du processus
évaluatif.
-
Intégrée, et spécifique, adaptée aux
prestations fournies dans le contexte de la structure.
-
Globale
et systémique, situant l’action dans le contexte et l’environnement
institutionnel de l’établissement.
Il s’agit encore
d’adapter les démarches d’évaluation en valorisant la place des acteurs professionnels dans leurs pratiques quotidiennes
autour de la relation
personnalisée, singulière qu’ils
établissent avec les bénéficiaires.
La
place centrale de l’usager ou bénéficiaire fonde le processus d’évaluation.
Non pas comme un usager-client capable de définir
ses besoins et de résoudre ses problèmes, en consommateur averti, posture intimée comme une obligation procédurale.
Mais en
reconnaissant ses compétences, ses capabilités, en prenant en
compte ses connaissances expérientielles et en développant sa capacité à agir,
à faire ses propres choix.
Cette posture est un long chemin, balisé d’étapes, semé
d’embûches, de ruptures de parcours, d’échecs autorisés puisque l’essai
pourra être transformé... Le professionnel-collaborateur va cheminer avec
le bénéficiaire. Ce chemin, ces étapes, les professionnels peuvent en rendre
compte, les comptabiliser et ainsi satisfaire aux pressions des évaluateurs
fétichistes du numérique.
* ASH 1er février 2013 p 36